La lecture, un droit...

Vous savez, le manque de lecture, c'est terrible... Ce ne sont pas les grands livres qu'on choisit, on choisit par affinité, et, quelquefois, on est bouleversé par un livre qu'on est seul à connaître.

-- Les heures lentes - Henri Thomas

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Frantz Fanon
Les damnés de la terre
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Le livre Les Damnés de la terre paraît fin novembre 1961 aux Éditions François Maspero alors que son auteur, Frantz Fanon, atteint d'une leucémie, lutte contre la mort dans la clinique de Bestheda, près de Washington, aux États-Unis. Imprimé dans des conditions difficiles de semi-clandestinité pour ne pas être saisi à la sortie du marbre, le livre est interdit dès sa diffusion sous le chef d'inculpation d'« atteinte à la sécurité intérieure de l'État ». Cela s'était déjà produit pour le précédent livre de Fanon édité également par Maspero en 1959, L'An V de la révolution algérienne, et pour un certain nombre d'autres ouvrages relatifs à la guerre d'Algérie (comme Le Refus de Maurice Maschino, Le Déserteur de Maurienne ou, antérieurement, La Question de Henri Alleg). Ces interdictions étaient d'usage à l'époque.

Toutefois, le livre circule et la presse lui donne un large écho. Par un acheminement compliqué, via la Tunisie, Fanon en recevra le 3 décembre un exemplaire, ainsi que des coupures de presse, dont un long article de Jean Daniel paru dans L’Express du 30 novembre, plutôt élogieux. À la lecture qui lui en est faite, Fanon réplique : « Certes, mais ce n'est pas cela qui me rendra ma moelle. » Fanon meurt quelques jours plus tard, le 8 décembre 1961. Il avait trente-six ans.

En effet, il est né en 1925 à Fort-de-France, en Martinique, dans une famille de la petite bourgeoisie aisée. Enfant d'une fratrie nombreuse, il évolue dans un monde de vieille colonie où il n'est pas encore d'usage de s'interroger sur l'esclavage. Pourtant, très jeune, Fanon s'engage dans les Forces gaullistes, [6] le bataillon V, regroupant les volontaires des Caraïbes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. Démobilisé, avec la croix de guerre (qui lui avait été décernée par le futur général Salan, dont il avait coutume de dire que c'était la seule chose qu'il avait en commun avec lui), il revient en Martinique en 1945, passe son bac et fréquente Aimé Césaire (pour lequel il a une grande admiration mais dont il ne partage déjà pas les options politiques). Césaire, à l'époque, choisit de considérer la Martinique comme un département français.

Fanon se retrouve très rapidement en France pour poursuivre ses études de médecine, à Lyon. Parallèlement à ces études, il se passionne pour la philosophie, l'anthropologie, le théâtre, et s'engage tôt dans la spécialisation en psychiatrie. Dans le même temps, il n'adhère à aucun parti politique mais participe à toute la mouvance anticolonialiste et contribue à la rédaction d'un petit périodique, Tam Tam, destiné aux étudiants originaires des colonies. Et, surtout, il écrit un premier article dans la revue Esprit en 1952, « Le syndrome nord-africain », dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un « homme mort quotidiennement » qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas.

À l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, où il restera quinze mois, Fanon fait une rencontre essentielle, celle de François Tosquelles, psychiatre d'origine espagnole et militant antifranquiste. Ce fut pour lui une formation déterminante, et sur le plan de la psychiatrie et sur celui de ses futurs engagements. Il y trouve le point de rencontre où l'aliénation est interrogée dans tous ses registres, au lieu de jonction du somatique et du psychique, de la structure et de l'histoire. En 1953, il passe le médicat des hôpitaux psychiatriques et est alors nommé à l'hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie. Son premier livre, Peau noire, masques blancs, était déjà paru aux Éditions du Seuil, grâce à Francis Jeanson, en 1952.

En Algérie, il se trouve confronté non seulement à la psychiatrie classique des asiles, mais également à la théorie des [7] psychiatres de l'école d'Alger sur le primitivisme des indigènes. Il découvre, de proche en proche, la réalité coloniale de l'Algérie de l'époque. Il mettra dans un premier temps toute son énergie à transformer les services dont il a la responsabilité en y introduisant la « social-thérapie » pratiquée avec Tosquelles. Il n'aura de cesse de transformer ainsi le rapport des soignants aux aliénés, avec les Européens mais également avec les « indigènes » musulmans, cherchant à restaurer leurs référents culturels, leur langue, l'organisation de leur vie sociale, tout ce qui pouvait faire sens. Cette petite révolution psychiatrique est reconnue aussi bien par le personnel soignant – pour la plupart engagé politiquement – que par des militants de la région. La réputation de Fanon s'étend. Nous sommes déjà en 1955 et la guerre d'Algérie a commencé.

Fanon ne comprend pas l'aveuglement du gouvernement socialiste français devant le désir d'indépendance des Algériens et ses positions anticolonialistes sont de plus en plus connues. Il sera contacté par le mouvement « Amitiés algériennes », association humanitaire destinée à apporter un soutien matériel aux familles des détenus politiques, dirigée en fait par des militants nationalistes en liaison avec les combattants ayant pris le maquis près de Blida. La première demande qui lui est faite est celle de prendre en charge des maquisards souffrant de troubles psychiques.

C'est ainsi, par capillarité entre psychiatrie et engagement politique, que Fanon s'engage dans la lutte des Algériens pour leur indépendance. Fin 1956, il démissionne de son poste de médecin psychiatre, dans une lettre ouverte au résident général Robert Lacoste où il écrit qu'il lui est impossible de vouloir coûte que coûte désaliéner des individus, les « remettre à leur place dans un pays où le non-droit, l'inégalité et le meurtre sont érigés en principes législatifs, où l'autochtone, aliéné permanent dans son propre pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolu ». Fanon est expulsé d'Algérie.

Il passe ensuite trois mois en France, au premier trimestre 1957, séjour au cours duquel il ne trouve pas d'écho à sa conviction [8] que l'indépendance de l'Algérie est inéluctable. Aidé par la fédération de France du FLN, il rejoint Tunis où se met en place l'organisation extérieure du mouvement de libération nationale. La rupture est consommée.

Fanon poursuivra à Tunis une double activité, à la fois psychiatrique et politique. Il deviendra membre de l'équipe du journal du FLN, El Moudjahid. Il assistera de l'intérieur à toutes les contradictions du Front de libération nationale, y compris aux querelles grandissantes entre les représentants politiques et l'armée. Souvent déçu, il restera néanmoins un défenseur de la lutte de libération algérienne et un psychiatre constamment novateur. Il s'intéressera de plus en plus à l'Afrique subsaharienne et sera nommé par le gouvernement provisoire de la République algérienne ambassadeur itinérant en Afrique noire, fin 1959. C'est l'année des indépendances africaines. Fanon sera véritablement un itinérant, se dépensant sans compter du Ghana au Cameroun, de l'Angola au Mali, afin de promouvoir un combat pour une véritable indépendance. Il envisage même la possibilité d'un front qui partirait du Mali pour traverser le Sahara et rejoindre les combattants algériens.

Mais en décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, Fanon découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les Damnés de la terre.

Ce livre – dont le titre fut le seul qu'il choisit lui-même et non ses éditeurs – fut rédigé par un homme qui se savait condamné par un mal dont il n'ignorait pas, en tant que médecin, qu'il était alors incurable.

Dans une véritable course contre la montre et la mort, Fanon veut faire passer un dernier message. À qui ? Aux déshérités, qui ne sont plus essentiellement les prolétaires des pays industrialisés de la fin du XIXe siècle chantant « Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim ». Les damnés de la terre auxquels Fanon s'adresse sont les déshérités des pays pauvres qui veulent réellement la terre et du pain, alors qu'à l'époque la classe ouvrière du monde occidental, souvent raciste et manifestement [9] ignorante des populations d'outre-mer, témoigne d'une relative indifférence au sort des colonies dont elle tire indirectement bénéfice.

Ni traité d'économie, ni essai de sociologie voire de politique, cet ouvrage est un appel et même un cri d'alarme sur l'état et le devenir des pays colonisés. Comme dans toute son œuvre, Fanon y met en tension politique, culture et individu, prenant en compte les effets de la domination économique, politique et culturelle sur le dominé. Son analyse insiste sur les conséquences de l'asservissement non seulement des peuples mais des sujets, et sur les conditions de leur libération, qui est avant tout une libération de l'individu, une « décolonisation de l'être ».

Les Damnés de la terre est donc le dernier livre de Frantz Fanon. Il avait déjà écrit, en 1952 à l'âge de vingt-cinq ans, Peau noire, masques blancs et, en 1959, L'An V de la Révolution algérienne qui fut alors l'un des premiers livres édités par François Maspero. Il avait également produit de nombreux articles : « Le syndrome nord-africain », déjà évoqué, des contributions de psychiatrie et notamment « Racisme et culture » au premier congrès des écrivains noirs en 1956, puis « Culture et nation » au deuxième congrès des écrivains noirs à Rome en 1959. Dans tous ces textes, le développement de l'argumentation est fondé non sur le théorique mais sur le vécu, point de départ du développement de sa pensée. Déjà dans Peau noire, masques blancs, la réflexion sur le racisme était rattachée à la domination de certaines cultures décrétée unilatéralement : il ne s'agit pas d'un accident, d'un caprice psychologique, mais d'un système culturel d'oppression à l'œuvre également dans la situation coloniale. Lutter contre le racisme est vain si on n'éclaire pas les effets de l'oppression exercée par la culture dominante, oppression qui atteint les communautés, le politique et la culture mais aussi l'être psychique.

Dans Les Damnés de la terre se poursuit cette interrogation sur l'aliénation par un monde dominant qui subvertit et altère aussi bien les collectivités que les sujets dans leur devenir personnel. Le livre reprend, en les radicalisant dans le cadre du [10] combat politique, les données des rapports dominant/dominé et les conditions de libération, alliant au politique et à la culture la libération du sujet. Les deux derniers chapitres sont d'ailleurs consacrés l'un à la culture et son rapport avec la construction de la nation et l'autre aux troubles psychiques traumatiques engendrés de part et d'autre par la guerre d'Algérie.

Fanon écrit à partir de son expérience singulière, depuis l'histoire immédiate, de sa plongée dans cette histoire, expérience qu'il lui est nécessaire d'élaborer et de transmettre. L’écriture même suit ce mouvement : les différents thèmes qui composent les cinq chapitres du livre sont disposés comme des fragments, comme les strophes d'un poème auxquelles se mêlent des temps d'analyse rigoureuse mais toujours écrite dans une langue qui, comme le disait lui-même le jeune Fanon à propos de son premier livre Peau noire, masques blancs, cherche à produire, au-delà des significations, une compréhension qui n'est pas liée au seul maniement du concept.

On a pu et on peut reprocher à Fanon d'avoir mélangé les genres et les niveaux de discours – analyse politique, culturelle et psychologique –, d'avoir transposé du champ de son expérience de psychiatre confronté à l'aliénation mentale des données qui ne conviendraient pas au champ du politique. On a pu lui reprocher son style, en le qualifiant de lyrique et de prophétique. Mais, paradoxalement, c'est cela qui fait la modernité de Fanon. Psychiatre, son expérience des subjectivités en souffrance le plaçait au contact direct des déshérités.

On lui a reproché aussi d'avoir insisté sur la violence. Or Fanon savait d'expérience les effets de la violence exercée contre l'individu : celui-ci n'a d'autre recours pour lui-même que la pétrification dépersonnalisante ou l'envahissement par une terrible violence pulsionnelle qu'il va mettre en acte de façon erratique. Cette violence, au lieu d'être niée, doit être organisée en lutte de libération qui permet le dépassement. Dans « Racisme et culture », Fanon concluait ainsi son intervention : « La culture spasmée et rigide de l'occupant, libérée, s'ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux [11] cultures peuvent s'affronter, s'enrichir. […] L’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial. » Et dans Peau noire, masques blancs, il indiquait également ce dépassement entre le monde noir et le monde blanc : « Tous deux ont à s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication. » Cette vision de dépassement se retrouve, même si elle s'est radicalisée entre-temps dans le combat politique, dans Les Damnés de la terre.

La belle préface de Sartre à ce livre, que Fanon avait souhaitée, fut, semble-t-il, davantage lue au cours des années que le corps du texte. Et pourtant, d'une certaine façon, elle détourne les préoccupations et le ton de Fanon. Elle s'adresse essentiellement aux Européens, introduisant une première discordance entre ce texte et celui qu'il présente. Fanon, lui, s'adresse à tous les autres et leur parle effectivement d'un avenir où serait dépassée la « peur de l'autre ». Et, surtout, cette préface radicalise l'analyse de Fanon sur la violence. En effet, Sartre justifie la violence alors que Fanon l'analyse, ne la promeut pas comme une fin en soi mais y voit un passage obligé. De ce fait, l'écrit de Sartre prend par instants des accents d'incitation à la criminalité. Des phrases telles que : « Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l'inconscient collectif des colonisés », ou encore : « Abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre », réduisent la portée des propositions de Fanon, parce qu'elles semblent justifier non plus la violence, mais le meurtre réel individuel. On est dans la criminalité et non plus dans cette violence inhérente à tout être humain, qui est appel pour advenir comme être dans un possible de soi-même. Fanon, en lisant la préface de Sartre, ne fit aucun commentaire ; il resta même, contrairement à son habitude, extrêmement silencieux. Néanmoins, il écrivit à François Maspero qu'il espérait avoir, le moment venu, la possibilité de s'expliquer.

[12]

Les Damnés de la terre, considéré comme un livre phare des années soixante-dix, essentiellement lié au tiers-mondisme et dont les avancées politiques étaient alors privilégiées au détriment de son interrogation insistante sur les fondements de l'aliénation de l'opprimé où qu'il se trouve, tomba ensuite dans l'oubli et, avec lui, l'ensemble de l'œuvre de Fanon considérée comme datée. Ses audaces politiques furent désignées comme obsolètes – puisque liées à une époque de la décolonisation dite révolue – et porteuses d'un espoir déçu par les faits. Fanon n'avait-il pas surestimé la force des masses paysannes dans les luttes de libération ? Il se trouve que, dans le contexte politique de la lutte algérienne à l'époque, ce sont bien majoritairement les paysans qui constituaient les combattants. N'oublions pas que Fanon écrit une expérience historique ponctuelle. Et que, pour lui, le dynamisme du paysan peut aussi bien, comme il l'explique dans « Grandeur et faiblesses de la spontanéité » (chapitre 2 des Damnés de la terre), accompagner la réaction que la révolution.

N'avait-il pas sous-estimé la force du religieux ? En fait, la lutte de libération algérienne qu'il avait rejointe ne se présentait pas comme une révolution islamique et ralliait différents courants – la plate-forme du congrès de la Soummam, en 1956, malgré les contradictions de ses inspirateurs, ne mettait pas en avant une centralité religieuse mais plutôt un recours à la pluralité. L’appel de Fanon aux pays en voie de décolonisation à inventer, à créer un homme nouveau n'a-t-il pas été infirmé par le devenir des pays d'Afrique ? L’évolution géopolitique ultérieure ne constitue-t-elle pas un démenti à tous ses espoirs ? En fait, cette évolution a plutôt confirmé le bien-fondé de ses mises en garde (dans le chapitre « Mésaventures de la conscience nationale ») face à un devenir qu'il redoutait.

Fanon analysait une réalité contingente et son livre ne peut être perçu comme « déphasé » que si on le limite au contexte de son époque au lieu de l'entendre comme un appel à ce qui serait possible. Que ses espoirs ne se soient pas concrétisés rendent-ils erronée la réalité à partir de laquelle il les exprimait ? On le sait bien, cette réalité, y compris celle de la violence, ne se dit plus [13] aujourd'hui en termes d'oppression coloniale ou d'avenir du tiers monde, mais en termes d'accroissement des inégalités, d'écart grandissant entre le Nord et le Sud, d'exclusion, de réduction des sujets à des objets.

Quarante ans après la décolonisation et la guerre d'Algérie, dans un monde que l'on a vu s'avancer vers le diktat de la mondialisation économique, cette réalité s'écrit et se profile quotidiennement dans le rapport Sud/Nord : est mise en place la corruption organisée, institutionnalisée par les gouvernements des pays d'Afrique et instaurée par les grandes sociétés pétrolières, pharmaceutiques et autres du monde développé. Dans le même temps, et au nom de la non-ingérence mais surtout d'un impérialisme économique à maintenir, ce même monde s'est montré indifférent à la mise à mal de tout mouvement libérateur d'aspiration démocratique, de toute accession des peuples au gouvernement d'eux-mêmes dont Fanon rêvait et pour lesquels, de psychiatre engagé, il était devenu militant de la cause des peuples opprimés.

Mais cette réalité ne concerne pas seulement les pays dits « en voie de développement ». Elle concerne également l'accroissement des inégalités dans notre monde dit « développé », qui inscrit la nécessité de la précarité et du chômage pour les plus déshérités, quitte à lui donner une place topique et non pas utopique : cette place est celle de l'exclusion. Fanon la réfutait, car il ne voulait pas d'une vie pour chacun qui soit la « mort à bout touchant », une survie au quotidien, qui fait percevoir la vie « non comme épanouissement ou développement d'une fécondité essentielle mais comme lutte permanente contre une mort atmosphérique ». Fanon désirait que tout homme soit sujet de son histoire et acteur du politique.

Du Rwanda à la Bosnie, de l'Afghanistan au Moyen-Orient, sans épargner l'Amérique ni l'Europe, s'étend un monde fracturé, mis à feu et à sang, où les violences succèdent aux violences, où les États s'étonnent et s'indignent de ce qu'ils provoquent, la violence des populations engendrant un cycle infernal et déshumanisant, déstructurant la pensée, la vie et  [14] l'avenir des générations du XXIe siècle, sur le plan de l'être individuel comme sur le plan collectif.

On reparle aujourd'hui de la guerre d'Algérie ; on la nomme enfin alors que pendant trente-cinq ans elle fut appelée « événements ». On réactualise et on dénonce la torture. Mais nombre des écrits actuels renvoient dos à dos les atrocités des deux camps alors en conflit, au détriment de l'analyse de la dissymétrie des forces. Ce rapport de forces de deux mondes coupés l'un de l'autre, excluant tout dialogue, que Fanon avait analysé pour son époque, n'est-il pas encore aujourd'hui à l'œuvre dans maintes régions du monde ? Quand les sociétés et les États développés s'étonnent de l'irruption de la violence au sein même de leurs territoires, l'indignation ne vient-elle pas prendre la place de l'entendement ? Entendre ceci : que se joue-t-il quand aucun pacte ne se tisse entre ces deux mondes, quand tout espace de médiation par la parole se referme et que le monde le plus fort se prétend propriétaire du lieu de l'autre, que ce lieu soit territorial, culturel ou psychique ? C'est justement la prévision de ce monde qui avait alarmé Fanon et qui l'avait poussé à écrire Les Damnés de la terre.

Il avait également perçu les conséquences traumatiques des guerres, y compris de libération, aux séquelles interminables, conduisant à la répétition de la violence et aux régressions ethniques et identitaires. Ces régressions traversent l'histoire du siècle finissant et ouvrent le nouveau sur une nouvelle et très vieille idée : présenter l'autre comme l'incarnation du mal et soi-même comme celle du bien. Ces figures, Fanon les décrit déjà dans son analyse de la situation coloniale dans Les Damnés de la terre : pour le colonisateur, le colonisé est l'incarnation du mal. Au-delà, il indique les effets dévastateurs, sur le plan subjectif, de cette configuration : celui désigné comme mal, figé sous le regard, éprouve d'abord de la honte désubjectivante, puis de la haine. Ce processus est aujourd'hui d'une étrange actualité.

Aussi faut-il relire Les Damnés de la terre au-delà de la période historique circonscrite où fut écrit cet ouvrage, et à la lumière de [15] notre modernité. Que nous donne-t-elle à voir ? La multiplication des laissés-pour-compte de la croissance, aussi bien au Sud qu'au Nord, mais aussi le renouvellement incessant de l'humiliation et de l'écrasement subjectif de tous ceux que cette même modernité désigne allégrement, face à la globalisation, comme les « sans » : sans patrie, sans territoire, mais aussi sans domicile, sans travail, sans papiers, sans droit à un espace de parole.

Lire ou relire Les Damnés de terre aide à comprendre ce qui se produit quand des êtres humains sont ainsi maintenus dans le registre de la privation : violences, recours aux régressions ethniques ou identitaires. Mais au-delà de ces thèmes insistants, l'actualité de Fanon réside aussi en ceci : de façon anticipatrice, à une époque où se renvoyaient dos à dos, d'un côté, l'analyse matérialiste de l'aliénation et des rapports de force et, de l'autre, une vision existentialiste ou culturaliste du sujet (ou même, sur le plan psychanalytique, une vision d'une aventure subjective coupée du monde environnant), il a tenté de mettre en place une nouvelle construction du savoir introduisant le corps, la langue et l'altérité comme expérience subjective nécessaire dans la construction même de l'avenir du politique. Cette démarche n'est au fond pas si éloignée de celle de l'école de Marcuse ou, plus encore, des préoccupations des psychanalystes politiques de Vienne qui furent laminés par la Seconde Guerre mondiale et leur exil forcé aux Etats-Unis.

Ce n'est donc pas un hasard si Fanon se présente comme d'une grande actualité. De par ses origines et son parcours, il recoupe les événements du siècle dernier dont il fut l'un des acteurs, aux prises avec les situations traumatiques qui ont scandé ce temps.

Il est actuel aussi par sa vie et le mouvement de sa pensée au-delà de ce que l'on nomme la faillite des idéologies, en cette époque de globalisation économique et d'exclusion du sujet, la phrase, écrite par Fanon jeune, et qui guide toute sa pensée en acte – « Oh mon corps, fais toujours de moi un homme qui interroge ! » –, fait résonance chez beaucoup de jeunes de notre temps, quels que soient leur langue et leur lieu de naissance.

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Clara Sabinne
Mon fils s'est converti à l'Islam - Même pas peur...
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Que faire quand un tsunami débarque dans votre vie bien tranquille ? Quand vous découvrez un beau jour que votre fils aîné s’est converti à l’islam ?
Je suis la maman de deux grands garçons équilibrés. Je suis une cadre épanouie, une jeune quinqua en bonne santé à qui la vie sourit. Tout va bien, tout allait bien jusqu’à ce fameux 15 mai, 5 h 21 du matin, quand j’ai compris que mon fils Simon s’était converti à l’islam.
Avant que je ne comprenne ce qu’il se passe, la panique s’est emparée de moi, la peur m’a plaquée contre mon lit, les larmes se sont écoulées le long de mes joues. Pourquoi cette terreur ?
Pourquoi cette envie de fuir la réalité ? Pourquoi cette perte totale de sérénité face au choix religieux de mon garçon ?
Il devint vite évident que je ne connaissais rien de l’islam ni des musulmans. La peur naissait de ma méconnaissance, des amalgames que je faisais entre islam et terrorisme, entre musulmans et non-respect des femmes. Pour dompter ma terreur et respecter le choix de mon fils, je me suis ouverte à un monde que je ne connaissais pas.
Ce livre raconte donc l’évolution de ma perception de l’islam et la métamorphose de mon fils.

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Felwine Sarr et Bénédicte Savoy
Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle
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La prise et le transfert d’objets d’art, de culte ou de simple usage accompagnent les projets d’empire depuis l’Antiquité. Deux dynamiques se croisent. Appropriation esthétique, intellectuelle et économique du patrimoine d’autrui, qui dans les villes du vainqueur, ses maisons, ses cercles savants et sur le marché de l’art acquiert une valeur et une vie propres, déconnectées des origines. Aliénation et déculturation intentionnelle des populations soumises, dont l’équilibre psychologique est brisé, parfois définitivement, par le départ d’objets-repères transmis de génération en génération. Il y a deux mille ans et deux siècles, l’historien grec Polybe posait les fondements d’une théorie politique des captations patrimoniales.

Lui-même otage politique à Rome pendant plus de quinze ans, il décrit la double peine que le vainqueur inflige au vaincu en le privant non seulement de son patrimoine culturel, mais en l’invitant qui plus est à admirer dans ses villes le spectacle humiliant de ses dépouilles dépaysées. De tels spectacles excitent la colère et la haine des victimes, avertit Polybe, qui exhorte les vainqueurs du futur à « ne pas faire des calamités d’autrui l’ornement de leur patrie. »

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Victor Hugo
Les misérables
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Edition complète des 5 tomes des misérables ! Ce roman, un des plus populaires de la littérature française, a donné lieu à de nombreuses adaptations au cinéma. Victor Hugo y décrit la vie de misérables dans Paris et la France provinciale du xixe siècle et s'attache plus particulièrement aux pas du bagnard Jean Valjean qui n'est pas sans rappeler le condamné à mort du Dernier Jour d'un condamné ou Claude Gueux. C'est un roman historique, social et philosophique dans lequel on retrouve les idéaux du romantisme et ceux de Victor Hugo concernant la nature humaine. L'auteur lui-même accorde une grande importance à ce roman et écrit en mars 1862, à son éditeur Lacroix : « Ma conviction est que ce livre sera un des principaux sommets, sinon le principal, de mon œuvre ». Jean Valjean, un ancien forçat condamné en 1796, trouve asile, après avoir été libéré du bagne et avoir longtemps erré, chez Mgr Myriel, évêque de Digne. Il se laisse tenter par les couverts d'argent du prélat et déguerpit à l'aube. Des gendarmes le capturent, mais l'évêque témoigne en sa faveur et le sauve. Bouleversé, Jean Valjean cède à une dernière tentation en détroussant un petit Savoyard puis devient honnête homme. En 1817 à Paris, Fantine a été séduite par un étudiant puis abandonnée avec sa petite Cosette, qu'elle a confiée à un couple de sordides aubergistes de Montfermeil, les Thénardier. Elle est contrainte de se prostituer...

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Patrick Süskind
Le parfum
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Le bâtard qui voit le jour dans le quartier le plus nauséabond de Paris s'appellera Grenouille, étrange nom guttural dont Gaillard (sa nourrice) et Grimal (le tanneur qui l'emploie à des tâches répugnantes) se font les échos, comme si la marginalité appelait forcément la marginalité. C'est donc dans la fange parisienne du XVIIIe que Grenouille, né sans parents ni amour, sans racines ni odeur, mène une vie de nomadisme olfactif, volant les odeurs, les imaginant, les recréant pour les infuser au monde entier. Sans distinction hiérarchique, il se pénètre de la moindre senteur, tout d'abord frénétiquement, puis avec méthode, pour finalement se livrer à un projet démiurgique et vampirique. Dans ce voyage jusqu'aux confins de l'imagination à la fois poétique et morbide, Süskind nous entraîne sans repos à la suite de son héros monstrueux, véritable buvard des essences dont l'ultime expérience revêt presque un caractère généreux et mystique. --Sana Tang-Léopold Wauters

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Réné Caillé
Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné dans l'Afrique centrale
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Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828

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Cet ouvrage est une réimpression à l'identique de l'édition originale numérisée par Gallica. Il est possible qu'il présente quelques défauts dus à l'état de l'ouvrage et au procédé de numérisation.

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FIDH, UE, RFI
Mémoire collective - Une histoire plurielle des violences politiques en Guinée
Gratuit

Parler d'histoire en Guinée continue à susciter une gêne. Parfois même à installer un malaise. Comme si les intérêts de puissants personnages allaient être bousculés ou d'anciens secrets de famille révélés après avoir été protégés pendant des décennies. Les archives guinéennes sont fragmentées. Certaines sommeillent chez des particuliers, au fond de tiroirs d'où on hésite à les sortir. L'existence même de traces de ce passé fait l'objet de rumeurs : untel (dit-on) a des photos, tel autre a de vieilles lettres ou des procès-verbaux d'interrogatoire. La mémoire guinéenne semble fragmentée, faite de pièces isolées qui, faute d'être intégrées dans leur puzzle d'origine, commencent à disparaître.

Ce livre est une contribution à l'assemblage du puzzle historique guinéen. Un travail collectif qui invite à aller au-delà des lignes de fractures du XXe siècle. Des auteurs guinéens, français, américain ont combiné leurs efforts pour rassembler des éléments de l'histoire des violences politiques en Guinée. Ils viennent d'horizons divers : universitaires, défenseurs des droits humains (FIDH, OGDH), journalistes (RFI) et apportent à cette recherche des regards complémentaires. Leurs textes sont accompagnés par le travail du photographe indien Mahesh Shantaram de l'agence VU et les illustrations du dessinateur congolais KHP. Un récit pluriel qui prouve au moins une chose : quand le silence se brise, que les souvenirs cessent d'être enfermés et que la mémoire devient collective, l'écriture de l'histoire devient envisageable.

« Mémoire collective » est un travail qui a associé Mouctar Bah, Maladho Siddy Baldé, Aliou Barry, Mohamed Saliou Camara, Anne Cantener, Laurent Correau, Safiatou Diallo, Vincent Foucher, Florent Geel, Florence Morice, Martin Mourre, Coralie Pierret, Antonin

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Human Right Watch
Un lundi sanglant - Le massacre et les viols commis par les forces de sécurité en Guinée le 28 septembre
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Le lundi 28 septembre 2009, des membres des forces de sécurité guinéennes ont ouvert le feu sur des dizaines de milliers de partisans de l’opposition qui participaient à un rassemblement pacifique au Stade du 28 septembre à Conakry, la capitale. En fin d’après-midi, au moins 150 Guinéens gisaient sans vie ou agonisants à l’intérieur et autour du complexe sportif, et les forces de sécurité avaient violé des dizaines de femmes et de jeunes filles. Les soldats se sont ensuite rendus dans les quartiers où résidaient la majorité des sympathisants de l’opposition et ont commis d’autres abus : meurtres, viols et pillages. Plusieurs dizaines d’autres opposants ont été détenus de façon totalement arbitraire dans des camps de l’armée et de la police, où plusieurs d’entre eux ont subi de graves sévices, y compris des tortures. Suite aux violences perpétrées au stade, les forces de sécurité ont mené une opération de dissimulation organisée pour cacher le nombre de morts, consistant à enlever des dizaines de corps du stade et des morgues des hôpitaux pour les enterrer dans des fosses communes.

L’enquête menée par Human Rights Watch en octobre 2009 a révélé que la plupart des meurtres, des agressions sexuelles et autres abus ont été commis par des membres de la Garde présidentielle, en particulier par des membres de l’unité d’élite directement chargée au moment des faits de la sécurité personnelle du capitaine Moussa Dadis Camara, le dirigeant guinéen arrivé à la tête du pays par un coup d’État en décembre 2008. Parmi les autres auteurs de graves abus se trouvaient des gendarmes, des policiers et des hommes en civil armés de machettes et de couteaux.

Ce rapport de Human Rights Watch présente des preuves qui laissent supposer que les abus commis le 28 septembre et après cette date constituent des crimes contre l’humanité, pour lesquels les auteurs doivent selon le droit international rendre des comptes au travers de mécanismes juridiques guinéens ou internationaux. Ces conclusions se basent sur les entretiens auxquels se sont prêtées environ 240 personnes, parmi lesquelles des victimes, des personnes présentes dans le stade, des proches de personnes disparues, des soldats qui ont pris part aux violences et à l’opération de dissimulation menée par le gouvernement, des membres du personnel médical, des représentants d’organisations humanitaires, des diplomates, des journalistes, ainsi que des dirigeants de l’opposition.

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